Aménagement et Développement Territorial: Quels mécanismes pour établir de véritables pôles de développement territorial. Cas du pôle territoire de Casamance.

  1. Problématique et intérêt du sujet :

Aménager le territoire, c’est mettre en place une politique cohérente, transversale et très habile d’organisation de l’espace. Il s’agit de constituer un ensemble de dispositif, de techniques, d’actions et d’interventions qui visent à assurer une répartition adéquate de la population, des constructions, des activités économiques et des équipements et infrastructures, tout en tenant compte des contraintes naturelles et anthropiques à leur établissement.

Les différentes politiques d’aménagement du territoire menées au Sénégal depuis l’indépendance jusqu’à nos jours, n’ont pas donné les résultats attendus. Tandis que, depuis la réforme de 1996, le contexte et les enjeux du développement local ont sensiblement évolué. Si les préoccupations juridico-institutionnelles ont largement dominé les réflexions dans les premières années de la régionalisation en 1996, aujourd’hui d’autres problématiques majeures semblent émerger, particulièrement celles relatives aux défis socio-économiques cruciaux. Le Sénégal malgré sa situation géographique très favorable (carrefour entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique, bordé par l’océan Atlantique à l’Ouest, disposant de mines, de forêts, de fleuves, de lacs, de vallées fossiles avec un réseau hydrographique relativement dense, un sol favorable à l’activité agricole), connaît un déséquilibre territorial très profond en termes de :

  • Répartition spatiale de la population
  • Equipements sociaux (santé, éducation, formation, service, etc.) et infrastructures structurantes (transports…),
  • Emplois et d’activités professionnelles,

La lecture croisée du contexte, articulée à la faiblesse des politiques et stratégies de développement appliquées jusque-là, induit la nécessité d’initier des alternatives susceptibles de corriger les déficiences et produire simultanément des progrès significatifs à l’échelle nationale et un développement local harmonieux. Ainsi, l’option de l’Etat de promouvoir le développement territorial, afin de contribuer durablement à la promotion économique et sociale du pays, s’inscrit dans cette perspective et justifie le positionnement de l’aménagement du territoire au cœur des processus à engager. Affirmant son choix d’une organisation rationnelle et équilibrée de l’espace national et la valorisation optimale des ressources de ses territoires en mettant en avant les principes d’équité, de subsidiarité (proximité, participation), d’innovation (anticipation, expérimentation) et de complémentarité (solidarité et intégration), le Sénégal s’engage à corriger les déséquilibres territoriaux à travers une planification spatiale judicieuse des activités économiques par la mise en cohérence des réseaux d’infrastructures et d’équipements ainsi qu’une exploitation rationnelle des ressources de façon à offrir à chaque citoyen les conditions d’une vie meilleure[1]. Ainsi dans l’élaboration de cette refondation majeure de l’action territoriale de l’Etat, un vaste chantier a été entreprit dans le cadre de la politique de décentralisation pour une communalisation intégrale et l’érection de pôle territoire. Organisé autour des potentialités du territoire, le pôle est un foyer de concentration économique générateur d’activités motrices avec une forte puissance d’entrainement d’où sa centralité et son attractivité. Comment arriver à l’établissement de véritables pôles territoriaux de développement au Sénégal ?

Dans ce cheminement, le Président de la République indique clairement l’option de «construire, dans le cadre d’un dialogue consensuel et prospectif, le renouveau de la modernisation de l’Etat, à travers une décentralisation cohérente dans ses principes, et performante dans sa mise en œuvre»[2].

Lors du Conseil des Ministres décentralisé du 07 juin 2012, réuni à Saint-Louis, Monsieur le Président de la République a « engagé le Gouvernement à faire le bilan de la décentralisation et à mener la troisième réforme de la Politique de Décentralisation du Sénégal dénommée « Acte III » de la décentralisation ». En outre, l’Acte III de la décentralisation se devait d’être en cohérence avec les documents suivants : la constitution du Sénégal, la Prospective Sénégal 2035, la Lettre de politique d’aménagement du territoire et de développement des collectivités locales (LPATDCL), la Stratégie nationale de Développement territorial (SNDT) et la Stratégie nationale de Développement économique et social (SNDES). Cette réforme consacre la refondation majeure de l’action territoriale de l’Etat et traduit l’option de matérialiser l’ancrage de la cohérence territoriale pour une architecture administrative simplifiée, de clarifier les compétences entre l’Etat et les collectivités locales, de développer la contractualisation entre les deux niveaux décisionnels et de moderniser la gestion publique territoriale sous-tendue par une réforme résolue des finances locales et une promotion soutenue de la qualité des ressources humaines.

Dans cette dynamique, la nouvelle gouvernance territoriale induite par l’Acte III de la Décentralisation s’inspire de trois (03) principes que sont : la territorialisation des politiques publiques, la contractualisation entre l’Etat et les collectivités locales et la coopération étroite entre les élus locaux et les représentants de l’Etat.

  • La constitution du Sénégal, dans son préambule, affirme que les collectivités locales constituent le cadre institutionnel de la participation des citoyens à la gestion des affaires publiques. Elles s’administrent librement par des assemblées élues.
  • La Prospective Sénégal 2035 propose l’achèvement du processus de la décentralisation pour mieux impliquer les populations dans la prise de décisions.
  • La Lettre de politique d’aménagement du territoire et de développement des collectivités locales cible la mise en cohérence de la politique d’aménagement du territoire avec la stratégie de croissance accélérée (SCA) et le positionnement des collectivités locales comme cheville ouvrière d’un développement territorial cohérent et durable.
  • La Stratégie nationale de développement territorial consacre résolument la volonté de l’Etat du Sénégal d’appuyer la transformation des politiques publiques, de redéfinir et de valoriser davantage le rôle de l’ensemble des catégories d’acteurs, en particulier des collectivités territoriales dans le développement économique et social.
  • Au même titre, la Stratégie nationale de développement économique et social prend en compte les préoccupations d’Aménagement du territoire, de développement local et de territorialisation des politiques publiques.

Il s’y ajoute le Conseil des ministres décentralisé du mercredi 27 juin 2012 à Ziguinchor, où le Président de la République a dit toute l’importance qu’il attache à « l’option de territorialisation qui, en revisitant la démarche de conception et de mise en œuvre des politiques publiques, va permettre de bâtir le développement du Sénégal à partir des opportunités, atouts et potentialités de chaque terroir ». En vue de la mise en œuvre de cette option fondamentale, le Chef de l’Etat a demandé au Premier ministre « d’organiser le premier conseil interministériel de l’administration territoriale ». Il l’a, également, instruit de « préparer un cadre adéquat pour la territorialisation des politiques publiques et des offres de services publics et de diligenter l’élaboration et la mise en œuvre du projet territorial de l’État en Casamance pour faire de cette région le territoire test de cette nouvelle politique. ».

Le « Pôle Territoire » ou « Région Territoire » devra constituer la nouvelle assise du développement durable et du rayonnement des territoires. Il s’agit de regrouper les 14 régions en 6 à 8 pôles, pour asseoir des territoires viables  et  compétitifs  porteurs  de  développement  durable. La « Région Territoire» constituerait l’échelon de mise en cohérence des outils de planification des actions de développement dans un espace socio-économique et culturel d’ampleur régionale, et homogène au  plan  éco-géographique.  Les  «Pôles  Territoires  »  sont censés constituer un levier favorisant cohérence et  synergie  des  interventions.  Il  est  attendu  que  la  promotion de tels territoires contribue à l’émergence d’un maillage et d’un développement poly-centré de l’espace communautaire.

La  Commission  sur  la  Cohérence  territoriale  a  proposé  un  regroupement  des  régions  du  Sénégal  en 6 pôles territoires.

  1. Pôle-territoire Casamance. Fusion des régions de Ziguinchor, Sédhiou et  Kolda.  (28  350  km²,  pour  1 551 600 habitants en 2012). Activités : potentialités pour l’économie rurale, industrielle et touristique. Position géostratégique favorable pour élevage, tourisme  balnéaire,  écotourisme,  production  et  transformation agricole.
  2. Pôle-Territoire Diourbel-Louga. Fusion des territoires de Diourbel et Louga. (29 616 km² pour 2 378 000 habitants). Activités : ressources agro-pastorales. Pôle religieux et  économique  de  Touba,  atout  majeur pour le développement territorial et national.
  3. Pôle-Territorial Fleuve : Fusion des  anciennes  régions de Saint-Louis et Matam. (48 503 km² pour 1 562 500 habitants). Atouts : Potentiel hydrologique, hydro-agricoles et hydro-électriques. Spécialisation dans riziculture, maraichage, industrie agro-alimentaire, écotourisme, pêche artisanale et exploitation minière.
  4. Pôle-Territoire Sine Saloum : Fusion des anciennes régions de Kaolack, Fatick et Kaffrine. (23 545 km² pour 2 005  600  habitants).  Atouts : potentialités  agricoles,  touristiques  et  halieutiques.  Zone  de  prédilection  du  bassin  arachidier,  position  géostratégique frontalière avec la Gambie et assurant l’interface avec la Casamance et le Sénégal oriental.
  5. Pôle Territoire Sénégal  Oriental : Fusion  des  anciennes  régions  de  Tambacounda  et de

Kédougou,  (59  602  km2 pour  817  500  habitants). Atouts : Potentialités  naturelles autorisant  une  agriculture diversifiée et le développement d’un tourisme paysager (Parc de Niokolo Koba). Potentialités minières (or, uranium), Ecotourisme, polyculture.

  1. Pôle-Territoire Dakar-Thiès : Plateforme technique et industrielle de Diamniadio, nouvel aéroport de Ndiass, autoroute à péage devraient renforcer les régions et faire de Dakar un véritable hub urbain. Thiès : potentiels industriels, tourisme urbain, industries artisanales (cuir, textile). Atouts : Port Autonome de Dakar-AIBD. Entreprises de services, Maraîchage dans les Niayes, Pêche industrielle et artisanale, Industries chimiques et Tourisme d’affaires[3].

Le sujet abordé par cette étude privilégiera les échelles locales de gouvernance. Il se penchera sur les acteurs de territoire, leurs pratiques et usages plus ou moins favorables à la pérennité des chantiers entrepris par l’acte III de la décentralisation, leur impact sur les territoires, leur appropriation variable de cette nouvelle reconfiguration. Il est ainsi possible de s’interroger sur la mise en œuvre de la nouvelle politique d’aménagement du territoire et de la décentralisation.

Comment l’acte III de la décentralisation et la nouvelle politique d’aménagement du territoire sont-elles définies et appropriées par les acteurs de territoire ?

Par quels mécanismes l’Acte III de la décentralisation et l’érection des pôles territoire sont-ils intégrés aux projets de territoire à l’échelon local ?

Quels impacts produisent ces approches sur les dynamiques des territoires ?

Les processus d’appropriation de cette nouvelle politique de l’Acte III de la décentralisation par les acteurs de territoire sont en effet un point clé de sa mise en œuvre. C’est un questionnement actuel qui soulève de nombreuses interrogations : surtout la mise en place de pôles de développement territorial qui cristallise des enjeux forts et divers (politiques, économiques, socioculturels, territoriaux…).

Ce travail repose sur plusieurs notions clés. L’aménagement du territoire sera abordé dans une vision globale par l’étude des activités et pratiques de l’homme sur les évolutions de son milieu. La décentralisation constituera une entrée pour mieux appréhendé le changement de paradigme dans la mode de gouvernance et la recomposition territoriale devant aboutir à la mise en place de pôles de développement territorial.

[1] La nouvelle Politique d’Aménagement et de Développement territorial, anat, p.5.

[2] Schéma acte 3 final \ (ctréforme\), p.6.

[3] Source : ANAT