De la loyauté de l’ombre à l’exercice du pouvoir : le tandem Bassirou Diomaye Faye — Ousmane Sonko sous haute tension

Le compagnonnage : des racines solides, un pari audacieux
Le destin politique de Bassirou Diomaye Faye est étroitement lié à celui de Ousmane Sonko. Les deux hommes se rencontrent à l’époque où Faye travaille à la Direction générale des impôts, et c’est ensemble qu’ils fondent en 2014 le parti PASTEF « Patriotes Africains du Sénégal pour le Travail, l’Éthique et la Fraternité ».
Faye devient rapidement l’un des principaux artisans du programme de Sonko, et après l’emprisonnement de ce dernier, il prend le relais en devenant secrétaire général du PASTEF dès 2021.
Quand, en 2024, la candidature de Sonko est invalidée, le pari apparaît risqué mais c’est dans ce contexte que Sonko décide de placer sa confiance en Faye : « Diomaye moy Sonko », affirme-t-il publiquement, attestant ainsi le transfert de son capital politique personnel sur le dos de son lieutenant.
La libération de Faye et de Sonko le 14 mars 2024, après des mois d’incarcération, jette les bases d’un changement historique.
Le 24 mars 2024, à peine dix jours après leur sortie de prison, Faye est élu président de la République du Sénégal, porté par l’espoir d’une rupture, d’une justice nouvelle, et par la popularité de Sonko.
Ainsi, pendant des années, Sonko a mis Faye en avant le faisant accéder successivement à la tête de PASTEF, puis à la présidence convainquant de nombreux Sénégalais qu’il portait aussi leurs espoirs de changement.
Le basculement : détachement, tensions et premiers craquements
Mais, selon de plus en plus de voix critiques, le lien d’intimité politique entre les deux hommes semble s’être distendu voire rompu.
• En novembre 2025 éclate une crise ambitieuse : Faye remplace à la tête de la coalition présidentielle une figure proche de Sonko, provoquant un tollé dans le camp de ce dernier. Beaucoup y voient un “recadrage” clair du chef de l’État vis-à-vis du Premier ministre.
• Officiellement, Faye a tenté d’apaiser les rumeurs en affirmant qu’il ne ferait jamais de mal à Sonko mais l’événement marque une rupture symbolique : le pouvoir semble désormais vouloir s’émanciper du “binôme”.
• Pour le parti et un certain nombre d’électeurs, c’est un signe que Faye commence à tisser son propre style, peut-être moins en tant que “bras droit” de Sonko, mais en tant que président cherchant son autonomie.
Ce changement provoque inquiétude et frustration chez ceux qui misaient sur une alliance indéfectible entre Faye et Sonko les “compagnons de lutte” d’hier, d’autant plus que le pays attendait des actes forts après les promesses de 2024.
La justice aux martyrs de la répression : promesses non tenues ?
L’un des engagements les plus symboliques de la transition post-Sall portait sur la justice pour les victimes des violences politiques sous l’ancien régime. Entre 2021 et 2024, au moins 80 personnes souvent des jeunes ont été tuées lors des répressions contre des manifestants.
• À l’ouverture du pouvoir, une loi d’amnistie adoptée avant l’élection avait pourtant permis la libération de Sonko et de Faye, mais avait aussi bloqué toute poursuite contre les auteurs des violences.
• En 2025, le parlement a finalement voté la suppression de l’amnistie pour les crimes graves (meurtres, tortures, disparitions), ce qui ouvrait théoriquement la voie à la justice.
• Mais, aux yeux de nombreux observateurs et familles de victimes, la justice tarde à se concrétiser. Beaucoup craignent que les enquêtes soient superficiales, que les mis en cause ne soient jamais poursuivis, ou que des intérêts politiques empêchent la vérité et les réparations. Plusieurs associations ont déjà manifesté leur désappointement.
Résultat : un sentiment d’abandon chez ceux qui avaient cru que Faye et Sonko incarneraient la “justice pour les martyrs”.
Réformes promises, réformes attendues ou abandonnées ?
Lors de son accession, la présidence de Faye avait été présentée comme le début d’une ère de réformes structurelles : institutions politiques, justice, économie, lutte contre la corruption, redressement macroéconomique… Le tout sous le slogan d’une “rupture” avec l’ancien régime.
• En mai 2025, Faye a lancé un “dialogue national”, appelant à une réforme profonde des institutions pour garantir une démocratie plus stable, inclusive et transparente.
• Techniquement, un plan ambitieux, le New Deal Technologique destiné à transformer le Sénégal en hub numérique a été lancé.
• Pourtant, un an après l’élection, bilan global est jugé “contrasté”. Les réformes institutionnelles, notamment la réduction du pouvoir présidentiel promise, sont au point mort officiellement en raison du manque de majorité parlementaire.
• Pour beaucoup, le rythme est trop lent, les priorités mal fixées, voire inexistantes. Les problèmes socioéconomiques chômage des jeunes, déficit budgétaire, endettement, coûts de la vie continuent d’accabler le pays.
Ainsi, pour un nombre croissant de citoyens, le “changement” promis ressemble de plus en plus à un statu quo, voire à une fossilisation du pouvoir autour d’une nouvelle élite.
Vers une “fossilisation” du pouvoir ? Entre ambitions et dérives
Ce glissement du “duo historique” au pouvoir centré autour de Faye inquiète. Plusieurs éléments suggèrent une consolidation d’un pouvoir “personnalisé” :
• Le recentrage de la coalition autour de Faye en novembre 2025, via le remplacement des têtes supposées proches de Sonko, est souvent interprété comme un moyen de verrouiller le pouvoir et d’affirmer une autonomie présidentielle.
• Dans un contexte de crise économique et de dette publique (dévoilée après audit), les promesses de réforme semblent repoussées ou diluées, alors que l’urgence sociale et financière reste forte.
• Le contraste entre l’allant militant/réformiste au moment de l’élection et l’attitude plus technocratique voire attentiste aujourd’hui renforce le sentiment que Faye cherche à stabiliser son pouvoir plutôt qu’à incarner une véritable rupture.
Pour un segment significatif de l’électorat, la “libération” promise en 2024 s’apparente aujourd’hui à une substitution du régime, plutôt qu’à une transformation en profondeur.
Un pari risqué, un espoir en sursis, un pays en attente
C’est un paradoxe saisissant : l’homme que Sonko a porté en 2024 pour porter l’espoir d’une nouvelle ère symbolique, institutionnelle, sociale peine aujourd’hui à convaincre qu’il incarne toujours ces aspirations.
Le compagnonnage de dix ans entre Faye et Sonko avait été perçu comme un gage de cohérence, de fidélité et de capacité à incarner une alternative crédible au statu quo. Mais les signes récents montrent que ce compagnonnage s’effrite non seulement politiquement, mais dans l’imaginaire populaire.
Les “martyrs” des répressions passées, qui avaient cru en la “justice avec Faye”, attendent toujours la vérité. Les jeunes, principaux soutiens du mouvement de 2024, continuent de souffrir du chômage, de l’inflation et de l’absence de réformes structurelles.
Aujourd’hui, le Sénégal semble à un carrefour : soit le pouvoir actuel reprend le cap des réformes sérieuses, de la justice, de la redistribution, et réconcilie les promesses avec les actes soit le pays risque de glisser dans une désillusion profonde, où la fossilisation du pouvoir remplacera la rupture tant espérée.

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